Ce « Mons. » parmi les syndics d’Aoste

Il suffit parfois d’un détail, d’un nom aperçu sur un mur, pour ouvrir une fenêtre sur une page presque oubliée de notre histoire.
Après avoir gravi l’escalier monumental de l’Hôtel de Ville d’Aoste, avant d’accéder au Salon ducal, le visiteur est accueilli par l’imposante maquette de la Vallée d’Aoste réalisée par le chanoine Pierre-Louis Vescoz. À l’échelle 1:40 000, elle restitue avec une précision remarquable l’ensemble de notre territoire, ses montagnes, ses vallées et ses villages. Toujours conservée à l’Hôtel de Ville, cette œuvre valut à son auteur une médaille d’or à l’Exposition universelle du Vatican de 1888.
Nous sommes dans l’antichambre du Salon ducal, au cœur de cet Hôtel de Ville achevé en 1841 après la démolition de l’ancien couvent de Saint-François. Depuis près de deux siècles, combien d’administrateurs, de personnalités, de délégations et de simples citoyens ont traversé cet espace avant de franchir les portes du grand salon ?
Sur les murs, trois grands tableaux réalisés dans les années 1960 par Chantel déroulent une autre histoire : celle des hommes qui se sont succédé à la tête de la ville. Les noms s’alignent, accompagnés parfois de l’indication d’une profession ou d’un titre : avt., doc., géom.… Puis, soudain, un détail accroche le regard. « Mons. Jean-Joconde Stévenin ». Un ecclésiastique parmi les syndics d’Aoste.
La présence de ce « Mons. » pourrait sembler aujourd’hui insolite. Elle nous ramène pourtant à une époque où la figure de Jean-Joconde Stévenin occupait une place singulière dans la vie religieuse, sociale et politique valdôtaine.

Né à Gaby en 1865 et ordonné prêtre en 1888, Stévenin fut l’une des grandes figures du catholicisme social en Vallée d’Aoste. Pour lui, l’engagement du prêtre ne devait pas s’arrêter aux portes de l’église : il devait aussi se confronter aux réalités de la société et, lorsque cela était nécessaire, à l’administration de la chose publique. C’est ainsi qu’en 1903 il fut élu au Conseil communal d’Aoste.
La Grande Guerre allait lui confier une responsabilité encore plus importante. Entre 1917 et 1919, alors que le syndic Désiré Norat avait été appelé sous les drapeaux, Stévenin exerça les fonctions de pro-syndic, faisant fonction de syndic d’Aoste. Il se trouva ainsi à la tête de la ville durant l’une des périodes les plus difficiles du début du XXe siècle.
L’épisode est remarquable : un prêtre appelé à exercer la plus haute responsabilité civile de la ville d’Aoste. Mais, replacé dans la trajectoire de Stévenin, il n’est finalement pas si surprenant. Son activité avait depuis longtemps dépassé le seul domaine pastoral. Promoteur de coopératives, de caisses rurales et d’initiatives sociales, journaliste et animateur du régionalisme catholique, il considérait l’action publique comme une autre manière de servir sa communauté.
Et son nom allait encore croiser, bien des années plus tard, un autre moment fondamental de l’histoire valdôtaine.

Au lendemain de la Libération, le 7 mai 1945, alors âgé de quatre-vingts ans, Mgr Stévenin présenta à l’Académie Saint-Anselme son propre projet de Statut pour l’autonomie de la Vallée d’Aoste. Il y imaginait notamment un Conseil régional doté de larges pouvoirs, la parité entre le français et l’italien et l’attribution à la Région des eaux publiques et des richesses du sous-sol.
Quelques mois plus tard, le 13 septembre 1945, il fut l’un des seize fondateurs de l’Union Valdôtaine.
Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, lorsque l’on lève les yeux vers ces tableaux de l’Hôtel de Ville et que l’on parcourt la longue succession des syndics d’Aoste, ce petit « Mons. » placé devant un nom attire immédiatement l’attention.
Derrière cette abréviation se cache en réalité une histoire beaucoup plus vaste : celle d’un prêtre qui administra Aoste dans les années difficiles de la Première Guerre mondiale, d’un homme engagé dans la société de son temps et, près de trente ans plus tard, de l’un des fondateurs de notre Mouvement.

Un simple nom sur un mur. Mais aussi une petite porte ouverte sur l’histoire de la Vallée d’Aoste.

Adhésions