Du lamentement à la proposition

Il y a une forme de pessimisme qui m’est incompréhensible. Non pas celui de ceux qui voient les problèmes – il serait naïf de les ignorer –, mais celui de ceux qui semblent trouver dans la plainte une sorte de demeure confortable.
Aujourd’hui, critiquer est d’une simplicité enfantine. Il en faut peu pour écrire un commentaire, publier un billet, participer à une discussion en ligne ou autour d’un café. Tout le monde semble avoir un diagnostic impeccable de ce qui ne fonctionne pas. Il est plus rare de rencontrer quelqu’un disposé à formuler une proposition, en prenant le risque d’être contredit ou, pire encore, de se tromper.
Les anciens Grecs connaissaient la valeur de la lamentation. Le thrène, la lamentation rituelle, n’était pas une exhibition permanente de la douleur, mais un moment précis de la vie collective. Il servait à élaborer une perte, à donner une forme au chaos, à composer un nouvel équilibre. Une fois le rite terminé, cependant, on se remettait à vivre.
Aujourd’hui, en revanche, le lamentement semble être un état permanent. Il n’aide pas à comprendre, ne favorise pas de solution, n’ouvre aucune perspective. Il ne fait que s’alimenter lui-même.
Il existe un « Comité du Non » dans chaque ville, dans chaque quartier, dans chaque immeuble et sur les réseaux sociaux. Les sujets changent, mais le scénario reste identique : non à un ouvrage public, non à une infrastructure, non à un changement urbanistique, non à un service, non à ce qui rompt l’habitude. Parfois, les objections sont fondées et méritent d’être entendues. Le problème survient lorsque le refus devient un réflexe automatique, une posture culturelle, une rengaine répétitive.
Celui qui dit toujours « non » est bien installé. Ceux qui gouvernent, qui administrent, qui dirigent une organisation ou même simplement ceux qui coordonnent un projet savent que chaque décision entraîne inévitablement des coûts, des risques et des critiques. En revanche, celui qui se limite à contester reste dans une position en apparence irréprochable, parce qu’il ne met jamais ses propres idées à l’épreuve.
Il me revient souvent à l’esprit une distinction de la philosophie scolastique : la pars destruens et la pars construens. La première consistait à démonter de manière critique les thèses considérées comme erronées ; la seconde représentait le véritable objectif de l’exercice intellectuel, à savoir construire une meilleure explication.
Aujourd’hui, démolir apparaît comme un synonyme d’intelligence, tandis que construire est presque considéré comme un exercice naïf. Et pourtant, c’est l’inverse qui est vrai : critiquer est relativement facile, construire exige des compétences, du courage, de la patience et de l’humilité.
Il ne s’agit évidemment pas d’inviter au silence ou au conformisme. Une société démocratique vit précisément grâce au débat et même à la dissidence. Mais la dissidence ne produit de la valeur que lorsqu’elle tente de se transformer en proposition.
Désormais, la différence se situe entre ceux qui utilisent la critique comme point de départ pour construire quelque chose de meilleur et ceux qui, au contraire, l’utilisent comme un refuge permanent, enfermés dans leurs certitudes et hostiles à tout dialogue.
Luciano Caveri
