Hommage à Émile Chanoux

Quelle est la meilleure façon d’honorer, le jour de sa mort comme aujourd’hui en 1944, le martyr valdôtain Émile Chanoux ?
Tout d’abord, en rappelant la signification profonde du mot « martyr ». Le mot martyr dérive du grec mártys (μάρτυς), qui signifie littéralement « témoin ». Dans le contexte chrétien originel, il désignait celui qui témoignait de sa foi jusqu’à accepter la mort plutôt que de renier ses convictions.
Le martyr ne sépare pas ce qu’il croit de ce qu’il vit. Cette intégrité totale possède une force de persuasion qu’aucun argument logique ne peut égaler à lui seul. Précisément parce que le terme vient du grec mártys, le martyr est avant tout un témoin. Sa mort n’est pas une défaite, mais la preuve la plus extrême et la plus crédible de ce qu’il affirme.
Celui qui tue le martyr en pensant l’éliminer ne fait souvent qu’en multiplier l’influence. Le sang des martyrs, comme le disait Tertullien, est une « semence de chrétiens ». Il en va de même en politique. La mémoire du martyr survit aux régimes, aux persécutions et aux institutions qui l’ont condamné. C’est une force qui grandit post-mortem, et le cas de Chanoux en est exemplaire.
En résumé, la force du martyr réside dans le fait d’avoir transformé la défaite apparente en victoire symbolique, faisant de sa mort le message le plus puissant de sa vie.
Un sacrifice pour la Vallée d’Aoste
Sa capacité à endurer l’interrogatoire pour sauvegarder le réseau de la Résistance valdôtaine est considérée come l’acte suprême de fidélité à son peuple. La férocité fasciste fut dictée par la rage, ce qui signifia pour Chanoux une mort sacrificielle pour « sa » Vallée d’Aoste, qu’il aimait et pour laquelle il avait choisi d’abord le prosélytisme politique antifasciste — surtout envers les jeunes — puis la Résistance comme arme de rachat de son peuple.
Pour Chanoux, le fédéralisme comme démocratie exemplaire, la défense de la langue française et le particularisme alpin étaient incontournables. Les historiens soulignent combien sa mort a scellé le lien indissoluble entre antifascisme et autonomisme. Sans son sacrifice, l’autonomie valdôtaine de l’après-guerre aurait peut-être eu moins de force morale pour revendiquer un Statut Spécial. C’est sur ces bases qu’est née l’Union Valdôtaine, qui a repris son flambeau bien avant qu’il n’y ait une reconnaissance collective de la pensée chanousienne.
Certes, son exemple et sa vision ont permis de considérer son enseignement comme un ensemble d’idées et de valeurs indiquant une idée de civilisation. Par le don de sa vie, Chanoux a apporté une légitimation éthique à la Vallée d’Aoste, en faisant une référence morale pérenne.
Hinc et Nunc : l’héritage vivant
Mais je n’ai pas répondu à la question initiale.
Le souvenir, la mémoire, le deuil, la cohérence et d’autres attitudes sont un devoir. Mais ils ne suffisent pas. S’il existe un fil rouge puissant, il réside dans l’utilisation di ce patrimoine pour réfléchir aujourd’hui à notre Autonomie, avec ses lumières et ses ombres. Donner une contemporanéité aux enseignements signifie travailler sur le présent et sur l’avenir pour comprendre quoi faire et où aller ; car le passé aide, mais il ne remplace pas ce qui est et ce qui sera.
On dit en latin : Hinc et nunc. Cette expression se traduit littéralement par : « D’ici et maintenant ». C’est une variante renforcée de l’expression plus commune « hic et nunc » (ici et maintenant), avec laquelle elle alterne ou se confond parfois. La nuance subtile est que hinc suggère un sens plus dynamique, un mouvement à partir d’un point, tandis que hicindique simplement une position statique.
Est-ce clair ? L’élan du passé, l’enracinement dans le présent, la course vers l’avenir.
C’est ce que Chanoux pourrait penser, je crois, en regardant la Vallée d’Aoste d’aujourd’hui, en évaluant notre état de santé et la correspondance de la réalité avec les nombreux espoirs qu’il formulait. Il nous demanderait de ne pas nous arrêter, de ne pas nous contenter, d’être dignes, de penser, de projeter et d’agir.
Luciano Caveri
