La Démocratie face au Spectre de la Guerre

Le mot guerre évoque les horreurs du passé et atteste de la gravité des situations actuelles, dont nous nous bercions d’illusions qu’elles ne réapparaîtraient pas en ce nouveau millénaire.
J’ai eu la chance de recueillir des témoignages directs, au-delà des seuls livres qui relatent pourtant batailles et massacresdepuis la nuit des temps. Je me souviens des récits de ceux qui ont vécu les douleurs et les peurs des deux Guerres mondiales, ainsi que les épopées de la Résistance.
Aujourd’hui, nous subissons la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine et les développements belliqueux complexes au Moyen-Orient. Mais le monde regorge d’autres conflits locaux, auxquels s’ajoute le spectre, loin d’être dissipé, du terrorisme aux multiples visages, parmi lesquels s’illustre l’extrémisme islamique.
J’aime l’Histoire et je l’étudie avec la conviction que c’est seulement en la connaissant que nous comprenons mieux qui nous sommes. Certains épisodes historiques doivent nous servir de vaccin contre les horreurs, les haines et les erreurs passées. Force est de constater, pourtant, que trop de personnes ignorent encore les leçons du passé.
Le grand juriste Piero Calamandrei écrivait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale – fort de son expérience d’officier volontaire lors de la Grande Guerre, puis de capitaine et de lieutenant-colonel avant de se consacrer à sa carrière académique : « Qui sème les guerres ? Si dans un an ou dans dix ans une nouvelle guerre mondiale éclate, où en trouverons-nous le responsable ? Dans la dernière guerre, l’identification parut facile : il suffit du geste de deux fous qui tenaient en main les leviers de l’engin infernal pour décréter le sacrifice de peuples innocents. Mais aujourd’hui, ces dictatures sont tombées : aujourd’hui, les sorts de la guerre et de la paix sont remis au peuple.
C’est cela, en effet, la démocratie : rendre chaque citoyen, même le plus humble, coresponsable de la guerre et de la paix dans le monde ; arracher ces leviers fatals des mains des dictateurs paranoïaques qui envoient les humbles mourir, et laisser aux humbles – à ceux à qui le devoir de mourir était jusqu’alors réservé – le choix entre la vie et la mort.
Mais voici que l’on voit avec terreur que, même les dictatures tombées, de nouvelles guerres se préparent, de nouvelles armes s’aiguisent, de nouveaux blocs se forment. Qui est responsable de ces préparatifs ? On dit que les hommes actuellement au pouvoir ont été choisis par le vote des électeurs : faut-il donc conclure que les foules anonymes d’électeurs sont, elles aussi, partisanes de nouveaux carnages ? C’est là, aujourd’hui, la terrible vérité. Le salut n’est qu’entre nos mains ; mais chacun de nous, si la nouvelle guerre survient, sera coupable de ne pas l’avoir empêchée. Si demain la guerre arrive, chacun de nous l’aura préparée. Nous ne pourrons pas dissimuler notre innocence derrière l’ombre des dictateurs : quand la liberté existe, tous sont responsables, personne n’est innocent. »
Ce propos n’est pas celui d’un pacifisme sans issue, mais une réflexion politique profonde sur ce qui devrait constituer notre patrimoine commun. La Guerre ensanglante, détruit et renaît de ses propres cendres tant que l’humanité ne sera pas convaincue que seule la démocratie, par ses principes, offre les fondements d’une coexistence civile et pacifique.
Luciano Caveri
