L’héritage de l’Abbé Cerlogne est vivant

À l’occasion du bicentenaire (6 mars 1826) de la naissance de l’abbé Jean-Baptiste Cerlogne, une histoire fascinante refait surface, une de celles qui mérite d’être racontée et transmises. Une histoire qui tisse musique, identité et destin, et qui éclaire sous un jour nouveau les origines de notre hymne, « Montagnes Valdôtaines ».
Pendant longtemps, nous avons chanté ce chant avec naturel, comme s’il avait toujours appartenu à notre terre. Pourtant, derrière cette mélodie profondément ancrée dans l’âme valdôtaine, se cache un parcours surprenant, qui va des Pyrénées aux Alpes. La musique provient en effet de La Tyrolienne des Pyrénées du compositeur Alfred Roland, un Parisien installé à Bagnères-de-Bigorre, où il fonda un chœur qui acquit une renommée internationale. La manière dont cette mélodie est arrivée jusqu’à nous, pour se transformer en notre « Montagnes Valdôtaines », n’a été reconstituée avec rigueur et passion que récemment.
Un moment décisif de cette histoire concerne directement l’abbé Cerlogne. Lorsqu’il n’était pas encore prêtre, durant son séjour à Marseille, il eut l’occasion d’entendre cet hymne des Pyrénées. C’est alors qu’il saisit la force évocatrice de cette mélodie et sa résonance possible avec la sensibilité valdôtaine. Dans cette intuition se trouve déjà toute sa vision : l’amour de la langue, de la culture populaire et de l’âme profonde de son Pays d’Aoste.
La contribution de Cerlogne ne fut pas un geste isolé, mais s’inscrit dans une œuvre plus large de valorisation de l’identité valdôtaine, qui a marqué de façon indélébile notre histoire culturelle. Poète, linguiste et défenseur infatigable du francoprovençal, il comprit qu’un peuple vit aussi à travers ses symboles, ses chants et ses mots partagés. Avoir favorisé la rencontre entre cette mélodie et notre communauté représente l’un des jalons de cet héritage, tout aussi significatif.
En 1912, la Ligue Valdôtaine transcrivit pour la première fois « Montagnes Valdôtaines » dans le Chansonnier Valdôtain, en officialisant sa diffusion. De nombreuses années plus tard, avec la loi régionale n° 6 de 2006, ce chant fut reconnu comme hymne officiel de la Région autonome Vallée d’Aoste. Mais bien avant cette reconnaissance juridique, il était déjà entré dans le cœur des Valdôtains, devenant la voix collective d’une communauté.
Relire aujourd’hui cette histoire, à l’occasion du bicentenaire de Cerlogne, signifie redécouvrir combien son intervention fut déterminante. Sans sa sensibilité culturelle, sans sa capacité à percevoir dans cette mélodie un potentiel identitaire, nous ne chanterions peut-être pas aujourd’hui le même hymne, ou ne le sentirions pas si intimement nôtre.
L’héritage de l’Abbé Cerlogne est vivant parce qu’il vit dans les mots que nous prononçons, dans la langue qu’il a contribué à valoriser et dans le chant qui nous unit encore aujourd’hui, lors des cérémonies officielles comme dans les moments les plus simples et spontanés. « Montagnes Valdôtaines » n’est pas seulement un hymne : c’est mémoire, appartenance, continuité.
Deux cents ans après sa naissance, se souvenir de Cerlogne, c’est reconnaître que derrière les symboles qui nous représentent se trouvent des hommes capables de vision et de courage culturel. Et c’est aussi assumer la responsabilité de préserver et transmettre, avec la même passion, cet héritage qu’il nous a confié et qui résonne encore aujourd’hui, fort et vivant, au cœur de nos montagnes.
Luciano Caveri

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