Mgr Careggio : gardez nos traditions, nos langues, notre autonomie

Aujourd’hui, 13 septembre 2026, à l’occasion de l’anniversaire de l’Union Valdôtaine célébré à Introd, un message particulièrement émouvant a accompagné la famille unioniste réunie pour ce rendez-vous de mémoire et de fidélité.
Mgr Albert-Marie Careggio, profondément attaché à la Vallée d’Aoste, à Introd et à l’histoire de notre Mouvement, a voulu être présent par un message, lue au début de la célébration par la vice-présidente Patrizia Morelli.
À travers ses souvenirs personnels, Mgr Careggio évoque plusieurs figures qui ont marqué l’histoire de l’Union Valdôtaine et de notre Pays, mais il adresse surtout un message très actuel à ceux qui ont la responsabilité de servir notre communauté : garder nos traditions, nos langues, nos particularités et notre autonomie, savoir unir plutôt que diviser et regarder vers l’avenir des nouvelles générations, dans la fidélité aux principes de ceux qui donnèrent naissance au Mouvement.
Des paroles fortes, empreintes d’affection pour notre Vallée, que nous publions dans leur intégralité.
Le message de l’évêque Albert
Chers frères et sœurs,
chers amis d’Introd et de Challand-Saint-Victor,
chers amis de l’Union Valdôtaine,
c’est avec une émotion toute particulière que je m’adresse aujourd’hui à vous. La Commune d’Introd m’avait fait l’honneur de m’inviter à revenir parmi vous afin de célébrer ensemble, cette année, le soixantième anniversaire de mon ordination sacerdotale. J’ai également appris avec joie que l’Union Valdôtaine avait accueilli avec affection cette initiative, à l’occasion de son quatre-vingt-unième anniversaire. J’aurais profondément souhaité être là, avec vous ; malheureusement, des engagements pris depuis longtemps ne me permettent pas d’être physiquement présent aujourd’hui. Mais je suis avec vous par l’esprit, par le cœur et surtout par la prière.
La volonté du Seigneur m’a conduit, au cours de ma vie, loin de la Vallée d’Aoste. Elle m’a appelé à servir l’Église ailleurs, à Chiavari d’abord, puis à Ventimiglia-San Remo. Mais si les chemins de la Providence m’ont éloigné de ma terre, mon cœur, lui, n’a jamais cessé de battre pour la Vallée d’Aoste. Et aujourd’hui, alors que les années sont devenues nombreuses, les souvenirs reviennent avec une force et une clarté particulière.
Je pense très souvent à ma chère paroisse d’origine, celle de Saint-Ours d’Aoste ; puis à Challand-Saint-Victor, où j’ai eu la grâce d’être curé. C’étaient d’autres temps. Être curé d’une communauté de montagne signifiait être prêtre, bien sûr, mais cela signifiait souvent aussi savoir faire un peu de tout, être présent dans chaque circonstance de la vie de ses paroissiens, dans leurs joies comme dans leurs difficultés. Et puisque les souvenirs les plus vrais sont aussi ceux qui savent nous faire sourire, je peux bien vous confier qu’il m’est même arrivé, au cours de ces années, d’aider une vache à mettre bas ! La vie d’un curé de montagne était aussi cela : être là. Simplement. À côté des personnes qui vous étaient confiées.
Plus tard, mon chemin me conduisit à Introd. À la fin des années quatre-vingt, lorsqu’il fallut chercher un lieu suffisamment discret et adapté pour accueillir Jean-Paul II à l’occasion de ses vacances en Vallée d’Aoste, j’ai parcourus ces lieux avec une mission qui devait rester entourée de la plus grande confidentialité. Je me souviens encore qu’afin de pouvoir visiter la maison qui allait ensuite accueillir le Saint-Père, j’ai dû même me présenter comme géomètre ! Le Seigneur me pardonnera cette petite entorse à la vérité : elle était, je crois, au service d’une bonne cause. D’ailleurs des études en ce sens je les avais faits à l‘école professionnelle de la « Cogne » d’Aoste. Personne, à ce moment-là, ne pouvait imaginer ce que Les Combes allaient devenir : un lieu profondément lié à la présence et à la prière d’un Pape qui aimait nos montagnes et qui, ici, trouvait le silence, le repos et la beauté de la Création.
Mais si aujourd’hui je remonte encore plus loin dans le temps, ma mémoire retrouve également des visages qui appartiennent désormais à l’histoire de notre Vallée. Je pense aux hommes qui furent à l’origine de l’Union Valdôtaine. J’étais jeune, mais plusieurs d’entre eux n’étaient pas pour moi seulement des noms. Ma famille vivait dans le Bourg Saint-Ours et, dans cette même rue Saint-Anselme, vivait aussi la famille Caveri. Séverin Caveri appartenait donc à ce monde qui m’était familier, à cette Vallée d’Aoste qui, après les années douloureuses de la guerre et de la dictature, cherchait courageusement à reconstruire son avenir. Je pense, pourtant, avec une affection particulière à mes confrères chanoines de Saint-Ours. Je me souviens tout particulièrement de mon cher curé, Laurent Glésaz, et puis des tous les chanoines de la Collégiale, à partir de Jean-Joconde Stévenin, la figure ecclésiastique valdôtaine la plus remarquable de la première moitié du vingtième siècle. Le courent catholique progressiste trouva en lui le partisan le plus éclairé. Je ne dois pas oublier les autres chanoines, notamment Joseph Bréan, « maître de la pensée valdôtaine contemporaine » selon Lin Colliard ; puis le chanoine Domaine. Et comment pourrais-je oublier Charles Bovard ? Sa longue vie fut une école pour tant de personnes et d’élèves ; son comportement était tout-à-fait conforme à ses idées. Et le chanoine Durand ? Il fut un défenseur farouche de la langue française et des traditions valdôtaines. Ils sont tous des visages qui appartiennent non seulement à mes souvenirs personnels, mais surtout à l’histoire collective de notre Pays.
Il ne faut pas oublier Corrado Gex. Cette année marque le soixantième anniversaire de sa disparition tragique. Son départ appartient donc à cette année 1966 qui demeure profondément gravée dans ma mémoire. Soixante ans: les mêmes soixante années qui me séparent aujourd’hui de mon ordination sacerdotale.
Plus tard, d’autres personnes allaient croiser mon chemin. Je pense avec beaucoup d’affection à Joseph-César Perrin. Je revois encore notre voyage au Vatican, fait dans le plus grand secret, car il fallait organiser les premières vacances de Jean-Paul II en Vallée d’Aoste. Tout devait rester confidentiel ; nous étions en train de préparer un événement qui allait marquer durablement l’histoire récente de notre Vallée. Je pense donc à Albert Cerise, autre compagnon précieux de ces années. Le Saint-Père aimait plaisanter en disant qu’il était particulièrement chanceux lorsqu’il parcourait nos montagnes, puisqu’il était accompagné par deux Albert.
Puis le temps nous conduit jusqu’à des souvenirs beaucoup plus récents. Je ne pourrai jamais oublier l’année 2025, lorsque, à l’occasion du trentième anniversaire de mon épiscopat, la Vallée d’Aoste a voulu m’accorder sa plus haute distinction, celle de Chevalier de l’Autonomie. Je conserve une affection sincère pour le Président Renzo Testolin, pour son humanité, sa simplicité et la chaleur avec laquelle il m’accueillit en cette circonstance.
Et la même année, une autre joie m’a été offerte : celle de devenir citoyen d’honneur d’Introd. Je pense avec affection à son syndic, mon cher Vittorio, qui, encore cette année, a eu la délicatesse de venir me rendre visite à Sanremo. À la citoyenneté d’honneur que Challand-Saint-Victor m’avait déjà accordée en 1996 est ainsi venue s’ajouter celle d’Introd. Ce sont pour moi des reconnaissances très précieuses. Mais elles ne font que donner une forme officielle à quelque chose que je ressens depuis toujours : je suis Valdôtain et je le resterai pour toujours.
Les années passent pour chacun de nous. Elles passent aussi pour moi et, si Dieu le veut, l’année prochaine j’atteindrai mes quatre-vingt-dix ans. Mais jamais je n’ai oublié ma chère Vallée d’Aoste. Lorsque l’on porte vraiment une terre dans son cœur, la distance ne peut pas l’effacer.
Avant de vous laisser poursuivre cette célébration, permettez-moi – vieil évêque que je suis – de confier, d’une manière toute particulière, deux mots à ceux qui ont reçu la responsabilité du bien public. Dans des ordres évidemment différents, le ministère d’un évêque et la responsabilité politique portent en eux une même exigence fondamentale, c’est-à-dire : ne mettre jamais soi-même au centre de l’attention générale, mais seulement tous ceux qui nous ont été confiés. Le pasteur n’existe que pour le troupeau. Celui qui reçoit la confiance d’une communauté n’est pas appelé à se servir d’elle, mais à la servir. Accompagnez donc toujours le peuple qui vous est confié. Cherchez le bon pâturage, ouvrez les chemins, protégez les plus fragiles, écoutez ceux qui ont besoin d’être entendus et sachez regarder plus loin que l’immédiat.
Et pour ceux qui ont la responsabilité de gouverner notre Vallée d’Aoste, cette mission porte en elle un devoir supplémentaire : gardez nos traditions. gardez nos langues, gardez nos particularités, gardez notre autonomie ; non pas comme des objets d’un musée, ou comme une barrière, mais comme une richesse vivante à transmettre et à faire grandir, sans oublier ce que qu’il dit saint Paul dans sa lettre Galates : « Nous sommes tous fils de Dieu par la foi au Christ-Jésus. Tous vous ne faites qu’un dans le Christ-Jésus » (Gal 3,28). Les barrières ne font que des ennemis.
Soyez humbles et laborieux. Sachez écouter avant de parler. Sachez unir avant de diviser. Et surtout, soyez toujours tournés vers un avenir meilleur pour les nouvelles générations, en gardant vivants les principes qui animèrent ceux qui, il y a quatre-vingt-un ans, donnèrent naissance à l’Union Valdôtaine.
À vous tous qui êtes aujourd’hui réunis à Introd, tout près de cette chapelle liée à la mémoire de saint Jean-Paul II et où sont conservées ses reliques, je voudrais faire parvenir ma bénédiction la plus affectueuse. Une pensée et une bénédiction particulières vont au curé, l’abbé Daniele Borbey, qui vous accueille aujourd’hui dans cette église, ainsi qu’au syndic Vittorio et à toute la communauté d’Introd. Je salue avec la même affection Challand-Saint-Victor, sa communauté et son syndic Michel Savin. Je voudrais également adresser un salut très cordial au Président de l’Union Valdôtaine, Joël Farcoz, ainsi qu’à toutes les sections du Mouvement, qui en sont la présence vivante sur le territoire et le lien quotidien avec les communautés valdôtaines.
J’adresse enfin une pensée particulière au Président de la Région, Renzo Testolin, auquel revient la lourde mais noble responsabilité de guider notre chère et belle Vallée d’Aoste.
Que le Seigneur donne, à vous tous, le don de la sagesse, la force de faire du bien et la volonté de construire une société favorable au bien de notre communauté. Qu’il protège notre chère Vallée d’Aoste du déferlement d’une richesse malhonnête. Qu’Il accompagne l’Union Valdôtaine et tous ceux qui, hier comme aujourd’hui, se mettent sincèrement au service de notre communauté. Qu’Il accueille dans sa paix tous ceux qui nous ont précédé ; qu’Il veille toujours sur notre chère l’Église valdôtaine avec son évêque Franco, sur notre peuple et sur notre chère Vallée d’Aoste tout entière.
De tout cœur je vous accompagne par ma prière et je vous donne ma bénédiction,
Sanremo, le 13 septembre 2026
+ Albert-Marie Careggio, évêque
