Villa Giulia, l’héritage des frères Berton au service de la communauté

Il est des maisons qui ne sont pas seulement faites de murs, de pièces et de jardins. Elles conservent une histoire, portent la mémoire de ceux qui les ont habitées et transmettent, parfois longtemps après leur disparition, une certaine idée du bien commun.
Villa Giulia, située rue de l’Archet à Aoste, appartient à cette catégorie. Son nom rappelle Giulia, la mère de Louis et Robert Berton. Mais cette demeure évoque surtout le parcours de deux frères profondément attachés à la Vallée d’Aoste, à sa culture et à son autonomie.
Louis et Robert Berton figurèrent parmi les seize fondateurs de l’Union Valdôtaine, réunis à Aoste le 13 septembre 1945. Leur présence aux origines du Mouvement ne fut pas un engagement occasionnel : elle traduisait une fidélité profonde à la langue française, aux traditions valdôtaines, au patrimoine historique et artistique, ainsi qu’à l’idée d’un peuple capable de prendre lui-même en main son avenir.
Né en 1912, Louis Berton était notaire. Homme discret, parfaitement bilingue et fin connaisseur du patois, il mit sa profession au service de la population et exerça également des responsabilités au sein de l’Administration régionale dans les années 1950. Sans rechercher les premiers rôles, il demeura fidèle aux idéaux autonomistes et au Mouvement jusqu’à sa disparition, en 1990.
Robert, né en 1909, consacra d’abord son activité à l’enseignement de l’éducation physique. Il fut notamment l’un des pionniers de l’introduction du ski dans les écoles valdôtaines. Mais son nom reste surtout lié à son immense travail de connaissance, de défense et de valorisation du patrimoine régional.
Auteur de nombreux ouvrages sur les châteaux, les monuments, l’architecture rurale, l’art populaire, la toponymie et les noms de famille valdôtains, il fut aussi un collaborateur régulier de Le Peuple Valdôtain. Dans ses articles, il attirait l’attention sur les atteintes portées aux paysages, aux bâtiments historiques et aux expressions les plus modestes, mais non moins précieuses, de notre culture. Administrateur de la Ville d’Aoste, il s’engagea notamment pour sauver de la démolition l’ancien Collège Saint-Bénin.
À sa mort, survenue le 15 juillet 1998, Robert Berton légua à la Région autonome Vallée d’Aoste plusieurs biens immobiliers. Par sa délibération du 24 mars 1999, le Conseil régional accepta notamment la pleine propriété de Villa Giulia, à l’exception de certains droits d’usufruit, ainsi qu’une aire située rue Malherbes.
Le testament prévoyait des obligations précises. Villa Giulia devait être transformée en maison de retraite pour des professeurs âgés de plus de soixante-cinq ans. Le jardin et ses fleurs devaient être entretenus, tandis qu’une plaque en bronze devait être apposée sur la façade afin de rappeler la donation. Sur le terrain de rue Malherbes auraient dû être construits une crèche et une école maternelle portant le nom des frères Louis et Robert Berton.
Près de vingt-huit ans après la disparition de Robert et vingt-sept ans après l’acceptation du legs, une perspective concrète s’ouvre enfin pour Villa Giulia. L’Administration régionale a prévu un investissement de 5,8 millions d’euros pour sa restauration et sa réhabilitation, en vue d’y installer le siège du Coordinamento Solidarietà Valle d’Aosta, le CSV valdôtain.
Ce choix ne correspond pas pleinement, dans sa formulation littérale, au souhait exprimé par Robert Berton, qui imaginait une résidence pour enseignants retraités. Il serait inutile de le dissimuler. Toutefois, consacrer Villa Giulia au monde du bénévolat demeure une décision noble, profondément cohérente avec l’esprit social du legs.
L’édifice restera en effet au service de la collectivité. Il deviendra un lieu d’accueil, de rencontre, de solidarité et de soutien pour les nombreuses associations qui, chaque jour, prennent soin des personnes, du territoire, de la culture et des biens communs. Le CSV, né en 1999, accompagne les organisations valdôtaines de bénévolat et encourage la participation active des citoyens.
Il existe, au fond, un lien étroit entre l’autonomie et le bénévolat. Tous deux reposent sur la responsabilité, sur la proximité et sur la capacité d’une société à reconnaître ses besoins et à y répondre directement. De ce point de vue, la future affectation de Villa Giulia peut être considérée comme une traduction contemporaine de la volonté de Robert Berton : non pas une réalisation identique à celle qu’il avait imaginée, mais un usage qui en préserve la finalité humaine et collective.
Il faudra toutefois que les travaux ne transforment pas Villa Giulia en un édifice public anonyme. Son nom devra être conservé. La plaque en bronze prévue par le testament devra rappeler l’origine de la donation. L’histoire de Giulia, de Louis et de Robert Berton devra également trouver une place visible dans la future maison, afin que les associations et les citoyens qui la fréquenteront sachent à qui ils doivent cet espace.
Restaurer Villa Giulia ne signifie donc pas seulement récupérer un bâtiment. Cela signifie rendre vie à un héritage et permettre à l’engagement de deux des fondateurs de l’Union Valdôtaine de continuer à produire ses effets dans la société valdôtaine. Une maison familiale deviendra ainsi un lieu ouvert à tous, où la fidélité au passé pourra rencontrer les besoins du présent.
